En juillet dernier, à Ankara, les chefs d’État et de gouvernement de l’OTAN ont relancé un signal fort en direction du secteur privé : il faut davantage de capitaux pour la défense, la sécurité et la résilience. L’Alliance a explicitement appelé les institutions financières à prêter plus et à investir plus dans ces filières.
Face à des besoins de financement qui ne cessent de croître, l’ouverture progressive de l’Union européenne aux investissements dans l’industrie de la défense, y compris au regard des critères de durabilité, apparaît comme l’une des pistes les plus concrètes. La clarification de l’Union européenne en décembre 2025, selon laquelle les règles de finance durable n’excluent pas les investissements dans le secteur de la défense, ouvre de nouvelles pistes. Reste à savoir si la finance responsable et l’industrie de l’armement peuvent réellement s’accorder.
Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG)
Les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (souvent désignés par l’acronyme ESG) désignent un ensemble de facteurs non financiers utilisés pour évaluer la performance et la durabilité d’une entreprise. Ils sont devenus un outil central pour les investisseurs, les consommateurs et les collaborateurs potentiels, qui s’en servent pour juger de l’attractivité et de la solidité d’une société sur le long terme.
Dans l’Union européenne, ce cadre s’est considérablement renforcé avec l’adoption, en 2022, de la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive). Celle-ci impose aux grandes entreprises (plus de 500 salariés et un chiffre d’affaires supérieur à 50 millions d’euros) de publier des informations détaillées sur leurs impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance. Une gouvernance ESG au sein de l’OTAN pourrait alors s’aligner aisément sur l’agenda de sécurité environnementale de l’Alliance.
L’OTAN reconnaît le dérèglement climatique comme un défi sécuritaire, en participant à la préparation du secteur civil et en répondant aux catastrophes naturelles. L’Alliance “cherche également à améliorer l’efficacité énergétique au sein des forces armées et à réduire leur empreinte environnementale.” De même, renforcer la résilience des pays membres et de l’organisation, qu’il s’agisse d’événements climatiques, sécuritaires ou hybrides, constitue l’une des pierres angulaires de l’agenda de l’OTAN 2030. Alors qu’un mandat ESG n’est pas clairement défini par l’Alliance, le lien entre la sécurité, la résilience et l’ESG semble évident.
Les standards ESG sont plus qu’un indice ou un label : c’est un système de “management des risques, aidant à identifier les faiblesses, à augmenter la stabilité systémique et à assurer une résilience opérationnelle.” Une structure de prise de décision claire, une analyse de l’origine des matériaux dans des chaînes de production complexes et un projet de décarbonisation dans un monde aux approvisionnements instables sont autant d’exemples de la manière dont une gouvernance ESG serait précieuse pour le secteur de la défense.
Les hésitations du secteur financier envers l’industrie de la défense
Néanmoins, une certaine frilosité du secteur financier à considérer l’industrie de la défense et de l’armement et l’ESG comme compatibles a longtemps freiné un apport financier plus important, malgré une pression accrue sur les membres de l’alliance pour augmenter leurs budgets de défense et résilience à 5 % du Produit Intérieur Brut (PIB). Plusieurs raisons de cette exclusion peuvent être envisagées. Le manque de transparence quant aux chaînes de production, la perception publique du monde de l’armement, ainsi que la complexité et le coût d’entrée élevé de ce secteur constituent des obstacles pour un secteur financier averse au risque. Un apport de capital plus conséquent provenant des portefeuilles ESG constituerait un coup de pouce pour des pays peinant à débloquer des fonds.
Les entreprises privées au cœur du fonctionnement de l’OTAN
Au-delà des financements privés, l’OTAN survivrait difficilement sans ses multiples et multiformes collaborations avec des acteurs privés. L’OTAN sert à la fois d’acheteur, avec un système d’approvisionnement et d’appels d’offres bien huilés, soutenu par des agences telles que l’Agence OTAN de soutien et d’acquisition (NSPA), et de partenaire de consultation. L’industrie de la défense peut être utilisée comme “une source possible de conseils sur les modèles économiques et les solutions potentielles lors des activités de pré-marché, dans le respect des principes de transparence et d’égalité des chances.” L’OTAN agit également comme incubateur d’idées à travers l’accélérateur d’innovation en matière de défense pour l’Atlantique du Nord, DIANA. Une attention particulière portée aux technologies émergentes et disruptives telles que l’IA ou le quantique vise à maintenir un avantage technologique crucial pour l’Alliance.
Dans un environnement sécuritaire sous tension, “le rythme du développement technologique est si rapide qu’il dépasse les processus traditionnels d’acquisition et d’intégration.” Sans structures d’acquisition et des standards alignés, des frictions dans les flux financiers nécessaires au développement technologique risquent de ralentir le momentum de l’Alliance dans son réarmement historique. Un mandat ESG clair et facile d’utilisation pourrait attirer massivement des capitaux privés, parfois réticents à investir dans le secteur de la défense.
Défense et dissuasion à la base de la gouvernance ESG
De nombreux arguments semblent pouvoir justifier l’intégration de l’industrie de la défense au sein d’une gouvernance ESG. D’une part, les standards ESG devraient être perçus comme un cadre de management des risques, en forçant les entreprises à surveiller et à traquer leurs chaînes de production et à identifier des menaces non financières (écologiques, mouvements sociaux, conflits…). Un effort de transparence dans le secteur de la défense permettrait donc de réduire les risques associés à ses activités tout en renforçant la confiance du grand public.
D’autre part, le secteur de la défense est central pour le pouvoir de dissuasion, c’est-à-dire “prévenir toute agression contre [un pays] en maintenant une capacité de riposte crédible et potentiellement dévastatrice.” Certains arguments avancent que, sans défense, pas de dissuasion, et donc pas de paix, nécessaire et centrale à une gouvernance ESG. Certaines capacités militaires non interdites par des accords internationaux (mines antipersonnel, armes à sous-munitions, armes chimiques, armes biologiques) devraient donc tomber sous les standards “Social” et “Gouvernance” pour leur contribution au développement durable social.
Effort légitime ou bien Warwashing: la nécessité de définitions claires
Une inquiétude de “warwashing” demeure cependant quant aux véritables objectifs de l’acceptation par l’industrie de la défense d’une gouvernance ESG. Le “warwashing” correspond au rebranding d’un investissement financier dans des armes en un investissement social responsable et éthique. En effet, en plus des effets sociaux et environnementaux immédiats en zone de conflit, certains critiques craignent que la confiance du public ne soit diluée par une surextension des standards ESG.
Le futur de la décision de l’Union européenne d’accepter les investissements financiers dans la défense, en tant que répondant aux standards ESG, repose également sur la volonté des investisseurs. “La manière dont la Commission repositionne la défense comme un facteur de durabilité sociale reposant sur « la résilience, la sécurité et la paix» constitue un argument politique et juridique, et non encore un consensus du marché.” Pour faciliter l’adoption de standards ESG incluant l’industrie de la défense, des limites et définitions sont nécessaires. Limiter les investissements ESG en défense aux usages finaux liés à la résilience civile, notamment les technologies à double usage ou les infrastructures de télécommunication, serait plus facilement considéré comme un investissement durable et social.
La création d’un label spécifique au secteur de la défense pourrait également entraîner de nouvelles mesures incitatives tout en préservant la validité des standards ESG. Pour être efficace, le label devrait utiliser des indicateurs mesurables, rapportables, simples et maintenir une certaine rigueur quant à son attribution. “Un label « défense nationale » n’exonérerait pas les entreprises d’armement d’une évaluation ESG, mais il permettrait de répondre par anticipation à certaines questions grâce à une validation ex ante par la puissance publique, ce qui réduirait les barrières à l’entrée pour le secteur financier.”
Que ce soit par la création d’un nouveau label ou par l’extension d’un autre, les besoins de financement de l’OTAN sont importants et urgents face à la multiplication des défis. Faciliter le financement du réarmement des pays alliés et accélérer le cycle d’innovation semblent compatibles avec les objectifs d’une gouvernance ESG. Il reste cependant à convaincre les marchés financiers et, avec eux, un grand public possiblement dubitatif, du lien entre la défense et le développement durable.
Disclaimer: Any views or opinions expressed in articles are solely those of the authors and do not necessarily represent the views of the NATO Association of Canada.
Photo: Wikimedia Commons (Public Domain).




