En novembre 2025, le Bureau de la conseillère pour les questions de genre de l’État-major militaire international de l’OTAN a organisé un débat de fond pour célébrer les 20 ans de la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU sur les femmes, la paix et la sécurité (FPS). Ce débat a permis de discuter de l’instrumentalisation de la dimension de genre en tant qu’outil cognitif stratégique visant l’Alliance, citant les attaques médiatiques misogynes de la Russie contre l’Ukraine, ainsi que l’utilisation de récits revalorisant le rôle des hommes en tant que protecteurs de la communauté dans le recrutement au sein de groupes terroristes.
L’Alliance souligne, notamment grâce à l’agenda FPS, « la pertinence des récits culturels en tant qu’indicateurs d’alerte précoce et en tant que renseignement stratégique » ; la place de l’étude des masculinités au sein des pays membres reste toutefois limitée. Alors que les alliés de l’OTAN accélèrent leur réarmement, l’Alliance est confrontée à un défi lié au genre souvent négligé : renforcer la préparation militaire sans pour autant reproduire des formes étroites de masculinité militarisée. L’avenir du programme de l’OTAN « Femmes, paix et sécurité » pourrait donc dépendre non seulement de l’intégration accrue de femmes au sein des institutions de défense, mais aussi de la transformation des normes masculines à travers lesquelles sont appréhendés le service militaire, le sacrifice et la sécurité.
Masculinité militaire: entre culture et socialisation
Le concept de masculinité militaire renvoie à un processus de socialisation normatif. Bien que militarisme et masculinité ne soient pas co-constitutifs dans toutes les sphères de la société, « les caractéristiques de force, de dureté, de rationalité et d’agressivité ont été historiquement… privilégiées, du moins au sein de la culture occidentalisée, comme marqueurs de la “virilité” et (re)produites de manière normative en tant qu’attributs désirables de l’identité masculine dans l’armée…”
L’étude féministe des relations internationales désigne les masculinités militaires comme un déterminant de la violence, qui reproduit des schémas de discrimination et d’inégalités sociales à l’origine des conflits. Des discours concernant le service militaire contribuent également à maintenir des constructions sociales genrées, transformant des “garçons” en “hommes” et accordant le statut de “protecteur de la patrie-mère.” Un système de hiérarchie symbolique, fondé sur des dichotomies opposant le masculin au féminin, renforce la perception de qualités d’autorité et de détermination comme masculines.
La culture, plus spécifiquement le cinéma, joue également un rôle central dans la reproduction sociale de ces masculinités militaires. C’est par l’intersection du “complexe militaro-industriel et du divertissement élaboré” que l’on peut décrire une entreprise collaborative associant des acteurs du monde militaire, du divertissement et de l’industrie (de l’armement) en vue de produire, de perpétuer et d’exploiter des masculinités militarisées.” Alors que les pays membres de l’OTAN accélèrent leur remilitarisation, que ce soit par le biais de campagnes de recrutement ou de la réinstitution du service militaire et de la conscription, une véritable tension s’élève entre leur remilitarisation et de récentes politiques publiques progressives et féministes.
Des tensions entre politiques progressives et réarmement historiquement très genré
L’adoption par l’OTAN de l’agenda FPS en 2007, puis son intégration dans le concept stratégique de 2022, sont symboliques d’une prise en compte de l’importance d’intégrer la dimension de genre aux tâches fondamentales de l’Alliance. Les pays membres ont également adopté des plans d’action nationaux pour institutionnaliser les engagements liés aux FPS. Certains membres, comme la France, la Suède et l’Espagne, ont même mis en place un programme diplomatique féministe. Bien que démontrant des engagements progressifs et décentrant les perspectives masculines de la vie publique, “une seule politique, [la Suède], touche au besoin d’appuyer les nouvelles manifestations ou les notions alternatives de masculinité, en construisant des masculinités basées sur le soin, la non-violence et la paix, ou en travaillant à redéfinir ce que signifie être un homme.”
La réintroduction de la conscription et du service militaire obligatoire, en Grèce, en Turquie, en Finlande, en Suède, en Norvège, au Danemark, en Estonie, en Lituanie, en Lettonie, ou l’introduction de plans politiques allant dans ce sens, en Pologne et en Roumanie, présente donc de nouveaux défis non pris en compte ni par les plans d’action nationaux ni par l’OTAN. Introduite en Suède, notamment comme une mesure neutre en matière de genre, la conscription représente une autre face du réarmement européen, légitimant certains traits.
Recentrage des formes hégémoniques de masculinité
La Suède n’est pas la seule à blâmer la passivité des administrations passées. Les nouvelles masculines et paternalistes sont nécessaires pour revigorer la défense nationale. Les autrices Stachowitsch et Strand parlent même de “la tendance à qualifier de ‘naïve’ et de “faible” la politique étrangère et de sécurité “féministe” menée par la Suède par le passé s’est sans doute accentuée après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022.”. L’administration Trump accuse les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) de “saper les valeurs américaines traditionnelles de travail acharné, d’excellence et de réussite individuelle au profit d’un système de répartition des faveurs illégitime, corrosif et pernicieux fondé sur l’identité.” Ce genre de discours permet de décrédibiliser la présence et la contribution des femmes, des personnes de couleur et des personnes queer tout en replaçant un modèle de masculinité blanche et hétérocentré comme principal acteur de la vie politique et militaire américaine. Ce processus d’exclusion au profit des soutiens masculins blancs du mouvement MAGA permet de détourner à leur avantage des opportunités économiques, sociales et de leadership au détriment de minorités, tout en “rationalisant et co-constituant des actes de violence nouveaux et sans cesse croissants, tant sur le plan national qu’international.”
Au-delà du contexte américain, le processus de réarmement permet d’introduire, explicitement ou non, des concepts de remasculinisation des sociétés occidentales. Dans les sphères d’extrême droite, la présence d’hommes en tenue militaire ou armés est directement liée à la culture militaire. Götz Kubitschek, membre de l’AFD, parti d’extrême droite allemand, va jusqu’à décrire la réintroduction de la conscription comme faisant partie d’un plus grand projet politique visant à “normaliser le patriotisme” et à “revaloriser la masculinité’ dans la société allemande.”
Repenser la masculinité militaire
L’OTAN devrait continuer à intégrer les dynamiques de genre à travers l’ensemble de ses mesures, et à s’interroger sur les dynamiques internes à l’Alliance, particulièrement sur les conséquences du réarmement rapide de ses pays membres. En observant les dynamiques entre masculinités militaires et différentes formes de féminité, mais aussi en promouvant des réformes sociales engageant les hommes et les garçons dans des expressions de masculinité basées sur “le soin, la non-violence et la paix”, ou en travaillant à définir ce que signifie être un homme, l’OTAN pourrait redéfinir les normes de masculinité vers des comportements plus inclusifs, reflétant différentes manifestations de genre.
Photo: Wikimedia Commons (Public Domain).
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