Environment, Climate Change, and Security

La souveraineté canadienne à l’épreuve du Passage du Nord-Ouest

Avec la fonte accélérée des glaces, le Passage du Nord-Ouest devient progressivement navigable, transformant une route longtemps marginale en un enjeu central du commerce et de la sécurité internationale. Cette évolution remet directement en cause le statut juridique de cette voie maritime et, par conséquent, la capacité du Canada à en contrôler l’accès.

L’importance croissante de l’Arctique canadien
L’Arctique représente près de 40 % du territoire canadien et abrite d’importantes ressources naturelles, notamment du pétrole, du gaz et des minéraux essentiels à la transition énergétique, tels que le lithium et le nickel. Selon le Service géologique des États-Unis (USGS), la région contiendrait environ 13 % des réserves mondiales non découvertes de pétrole et 30 % des réserves mondiales non découvertes de gaz naturel. Ces chiffres montrent que l’Arctique est devenu un espace important pour l’accès et le contrôle de nouvelles ressources énergétiques. 

Cependant, l’Arctique ne peut pas être réduit à une simple réserve de ressources. Il s’agit d’un espace habité, où les communautés inuites occupent une place centrale. Plus de 130 000 personnes vivent dans les régions nordiques du Canada, dont une proportion importante d’Inuits. À travers des accords tels que l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut, ces communautés participent activement à la gouvernance du territoire. Leur connaissance du climat, des écosystèmes et des routes maritimes constitue un atout essentiel pour surveiller et gérer une région aussi vaste et complexe. Les revendications canadiennes de souveraineté reposent en partie sur l’occupation et l’usage historiques du territoire par les Inuits, dont le rôle actuel dans la gouvernance prolonge et rend visible cette présence continue. Cela implique toutefois que la gestion de la région repose sur un partage des responsabilités entre l’État et les communautés locales, ce qui nécessite une coordination étroite pour en assurer une gestion efficace.

De plus, le réchauffement climatique transforme rapidement cet espace. Depuis la fin des années 1970, la superficie de la glace estivale dans l’Arctique diminue d’environ 12 % par décennie, rendant certaines zones autrefois inaccessibles de plus en plus navigables. Cette évolution a des conséquences directes : le trafic maritime dans l’Arctique canadien a presque triplé au cours des 25 dernières années. L’augmentation du trafic maritime pourrait progressivement faire du Passage du Nord-Ouest un détroit international de facto, ce qui risquerait d’affaiblir les revendications de souveraineté du Canada.

À qui appartient le Passage du Nord-Ouest ?
Le Passage du Nord-Ouest est une route maritime qui traverse l’archipel arctique canadien et relie l’océan Atlantique à l’océan Pacifique. Sur le plan économique, cette route pourrait réduire considérablement les distances entre l’Asie orientale et l’Europe occidentale. Selon plusieurs estimations, le Passage du Nord-Ouest permettrait de raccourcir les trajets de plus de 7 000 kilomètres par rapport aux routes traditionnelles, comme celle du canal de Panama, ce qui pourrait réduire le temps de transport et les coûts pour les entreprises maritimes. Cependant, son importance dépasse largement la seule question du commerce. 

Le véritable enjeu réside dans son statut juridique, qui demeure aujourd’hui contesté. Le Canada considère que le passage relève de ses eaux intérieures, ce qui lui conférerait un contrôle complet sur la navigation, comme pour un fleuve ou un lac. Cette position s’appuie notamment sur la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS), qui permet à un État de tracer des lignes de base droites et de considérer les eaux à l’intérieur comme faisant partie de son territoire, et le Canada applique cette règle à son archipel arctique. Sa revendication repose également, en partie, sur l’utilisation et l’occupation historiques de ces eaux par les communautés inuites, dont la présence continue, incluant l’usage de la banquise comme espace de circulation, contribue à fonder juridiquement cette souveraineté. À l’inverse, les États-Unis et plusieurs autres pays soutiennent que le Passage constitue un détroit international. Dans ce cas, les navires étrangers bénéficieraient d’un droit de passage sans avoir besoin d’autorisation du Canada. Selon l’UNCLOS, un détroit international est une voie navigable entre deux zones maritimes, ce qui étaye l’argument selon lequel le Passage devrait rester ouvert à la navigation. Dans ce contexte, une utilisation accrue par des navires étrangers pourrait renforcer cette interprétation et ainsi fragiliser les revendications canadiennes.

Ce désaccord n’est pas seulement théorique ; il détermine concrètement qui a le pouvoir de surveiller les activités dans la région et de contrôler la présence étrangère dans l’Arctique. À mesure que l’accès à la région augmente, cette ambiguïté juridique devient plus importante, car la hausse du trafic maritime risque d’accroître les risques environnementaux, notamment en cas de déversements de pétrole ou d’accidents impliquant des navires dans des zones difficiles d’accès. Elle rend également plus difficile l’application des règles canadiennes à bord des navires étrangers dans une région vaste et isolée. Dans ce cadre, la coopération avec les alliés au sein de l’OTAN peut faciliter le partage d’informations et la surveillance, sans toutefois résoudre les désaccords juridiques entre États. 

Présence internationale et enjeux de contrôle dans l’Arctique
L’Arctique attire aujourd’hui un intérêt croissant de la part des grandes puissances. En effet, la Russie est l’acteur le plus avancé dans le développement de sa présence dans la région. Elle a rouvert et modernisé d’anciennes bases militaires, tout en développant une flotte de brise-glaces capables de maintenir ouvertes des routes maritimes toute l’année. Certains de ces navires sont propulsés par l’énergie nucléaire, ce qui leur permet d’opérer plus longtemps sans ravitaillement. Concrètement, cela permet à la Russie de contrôler davantage la circulation des navires le long de sa côte nord, notamment sur la Route maritime du Nord, et de surveiller plus facilement les activités dans la région.

La Chine, bien qu’elle ne soit pas un État arctique, adopte une approche différente en cherchant surtout à tirer parti des nouvelles routes commerciales. Dans le cadre de la « route de la Soie polaire », elle s’intéresse à l’Arctique comme une nouvelle voie de transport entre l’Asie et l’Europe. Elle investit également dans la recherche scientifique, par exemple, en finançant des expéditions polaires et des stations de recherche, et dans certains projets d’infrastructure, comme le développement de ports ou de routes maritimes, ce qui lui permet d’être présente dans la région et de participer aux discussions internationales, sans avoir à y déployer des forces militaires. 

Les États-Unis, de leur côté, accordent une attention croissante à l’Arctique, en grande partie en réaction à l’activité russe et chinoise. Leur objectif est d’éviter qu’un seul acteur, en particulier la Russie, ne domine la région. Pour cela, ils renforcent leur présence militaire et leur surveillance, afin d’intervenir rapidement si nécessaire et de protéger leurs intérêts dans le Nord, notamment la liberté de navigation et la sécurité de leurs territoires en Alaska. 

Le Canada cherche, lui aussi, à renforcer sa présence dans l’Arctique. Il a récemment ouvert un nouveau consulat au Groenland en février, et prévoit d’en ouvrir un autre en Alaska afin de renforcer sa présence diplomatique dans le Nord. Cette initiative montre que la souveraineté ne repose pas uniquement sur des moyens militaires, mais aussi sur une présence politique et institutionnelle concrète. Parallèlement, le Canada mène des opérations comme Nanook, une série d’exercices militaires annuels dans l’Arctique réunissant les Forces armées canadiennes et des partenaires internationaux, dont des alliés de l’OTAN. Ces exercices visent à améliorer la capacité d’intervention dans des situations concrètes, telles que les opérations de recherche et de sauvetage, les catastrophes environnementales ou les incidents maritimes dans des zones isolées. 

Dans ce contexte, si le Canada a longtemps privilégié la diplomatie, la coopération et des interventions ponctuelles, il accorde désormais une place croissante aux enjeux de défense, comme en témoigne l’annonce récente d’un plan de plus de 40 milliards de dollars visant à renforcer sa présence et ses capacités dans l’Arctique. Cela invite toutefois à nuancer le débat : une présence plus militaire constitue-t-elle nécessairement la réponse la plus efficace ? Pas nécessairement, puisque la stabilité de l’Arctique a historiquement reposé sur la coopération internationale, notamment à travers des institutions telles que le Conseil de l’Arctique, qui privilégient la coordination, la gestion environnementale et la sécurité civile plutôt que la confrontation militaire.

Ainsi, l’intérêt international pour l’Arctique peut être interprété de deux manières. D’un côté, il reflète une compétition croissante pour le contrôle des routes et des ressources. De l’autre, il crée aussi des raisons de coopérer, notamment face à des défis communs. Dans ce contexte, à l’heure actuelle, la présence canadienne dans l’Arctique tend à s’appuyer davantage sur le renforcement des capacités de défense afin de consolider ses revendications de souveraineté, tout en continuant de reposer sur une coopération internationale étroite, essentielle à la gestion des enjeux communs dans la région.


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Photo: Wikimedia Commons (Public Domain).

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  • Linta Chatha
    Linta Chatha is an undergraduate student in the Honours Health Sciences program at McMaster University. Her research interests include global health, climate change and security, and the protection of women’s rights in conflict-affected societies. She is actively involved in community service and social justice initiatives both within her university and in her local community of Vaughan, Ontario.
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Linta Chatha
Linta Chatha is an undergraduate student in the Honours Health Sciences program at McMaster University. Her research interests include global health, climate change and security, and the protection of women’s rights in conflict-affected societies. She is actively involved in community service and social justice initiatives both within her university and in her local community of Vaughan, Ontario.