En août dernier, le gouvernement canadien a annoncé un investissement de 11 milliards de dollars pour l’acquisition de six brise-glaces construits par le chantier naval Davie. Cette annonce s’inscrit dans la volonté croissante d’Ottawa de renforcer les capacités de défense du Canada et d’accroître ses dépenses militaires afin de se rapprocher de la nouvelle cible de l’OTAN, fixée à 5 % du PIB d’ici 2035. Le contrat accordé à Davie constitue ainsi un investissement stratégique pour le Canada. Plus largement, qu’il s’agisse de Davie ou d’autres entreprises canadiennes actives dans le secteur de la défense, Ottawa a tout intérêt à soutenir le développement de son industrie nationale de défense.
Un nouvel environnement stratégique
Les États membres de l’OTAN se sont engagés à porter la cible de dépenses militaires à 5 % du PIB d’ici 2035. Ainsi, le Canada sera notamment incité à moderniser son arsenal militaire, car 48 % de son équipement était inutilisable en 2024. En effet, en 2025, le budget militaire des États-Unis représentait près de 60 % du budget militaire total de l’ensemble des pays de l’organisation. Conséquemment, sans l’apport des États-Unis, l’OTAN serait fortement affaiblie. De ce fait, lorsque le président américain menace de retirer son pays de l’alliance, il peut imposer sa volonté aux autres États membres. C’est ce que Donald Trump fait en demandant aux autres pays de l’OTAN d’accroître leurs dépenses militaires. Conséquemment, il serait préférable pour le Canada de dépendre moins de chaînes d’approvisionnement étrangères susceptibles d’être perturbées par des chocs externes, tels que des tensions géopolitiques. Cela devrait inciter le Canada à investir dans son industrie militaire nationale et, par conséquent, à renforcer sa souveraineté en matière de défense.
En effet, sous Donald Trump, les menaces d’annexion ainsi que les droits de douane imposés par l’administration Trump aux États-Unis démontrent que le Canada peut être vulnérable s’il dépend fortement d’un partenaire pour sa défense. Selon le rapport intitulé État de l’industrie de la défense au Canada, la part de la chaîne d’approvisionnement de l’industrie canadienne de la défense provenant d’entreprises canadiennes était d’environ 53 %. Bien que cela démontre que les entreprises canadiennes sont généralement en mesure de faire affaire avec d’autres entreprises canadiennes pour produire leurs biens de défense, cela indique aussi que près de la moitié de leurs chaînes d’approvisionnement peuvent être affectées par des facteurs qu’elles ne contrôlent pas. Ces perturbations possibles dans les chaînes logistiques des entreprises de défense canadiennes peuvent être causées par des politiques commerciales, des problèmes aux frontières ou encore par la fermeture d’une route maritime.
Encourager l’intensification de la collaboration entre les entreprises de défense canadiennes permettrait de réduire les risques géopolitiques et d’accroître la prévisibilité. Dépendre de partenaires instables pour la modernisation et l’amélioration de notre infrastructure militaire n’aurait pas de sens dans le contexte actuel. Par exemple, dans le dossier du F-35, ce sont les États-Unis qui contrôlent les logiciels et les données et qui assurent l’entretien de l’avion, même après sa vente au Canada. En effet, si Chauncey McIntosh, directeur général du programme F-35 chez Lockheed Martin, soutient que le Canada disposerait de tous les outils et des données nécessaires pour opérer et entretenir les F-35, il est compréhensible, dans le contexte actuel, que les Canadiens se posent des questions quant aux risques potentiels liés à l’achat de ces avions. Le dossier des F-35 devrait donc inciter le Canada à chercher des moyens de réduire le risque que des procédés liés à ses avions de chasse soient partiellement contrôlés par un partenaire externe. Sachant que le Canada compte de grandes entreprises œuvrant dans l’aérospatial, comme Bombardier, la part de la chaîne d’approvisionnement provenant d’entreprises canadiennes était d’environ 45 %, soit 8 % de moins que la moyenne des domaines de la défense. Par conséquent, le Canada devrait chercher, sans produire un avion de chasse entièrement au Canada, à accroître les procédés pouvant être contrôlés à l’intérieur du pays afin d’accroître le contrôle qu’il exercera sur ses avions. Bref, investir dans l’industrie de la défense canadienne peut réduire la dépendance du Canada à l’égard de partenaires étrangers, ce qui est particulièrement important dans un contexte international tendu.
L’ampleur et le potentiel des capacités industrielles canadiennes
Pour que le Canada soit davantage indépendant dans le secteur de la défense, les entreprises canadiennes devraient être en mesure de subvenir à l’ensemble des besoins militaires du pays, mais ce n’est pas le cas. En effet, le Canada importe des missiles de longue portée , des blindés et des composants pour des armes légères. Ainsi, dans ces secteurs de la défense, le Canada ne peut pas actuellement compter sur son industrie nationale. Les importations canadiennes en matière de défense proviennent principalement des États-Unis, qui constituent également le principal marché d’exportation du Canada. Toutefois, dans quelle mesure peuvent-elles faire? D’une part, plusieurs firmes canadiennes disposent de capacités industrielles importantes et contribuent déjà, en partie, à satisfaire les besoins militaires canadiens. Le Canada a des capacités industrielles importantes, notamment dans le secteur de l’aérospatiale, avec des entreprises comme Bombardier, qui a une division intitulée Bombardier Défense, pour produire des avions pouvant servir aux forces armées, le chantier Davie, qui se spécialise dans la construction de brise-glace, et MDA, qui se spécialise dans le domaine du géospatial ainsi que dans la robotique.
D’autre part, le Canada présente certaines faiblesses sectorielles dans le domaine de la défense. Toutefois, c’est en confiant des contrats à des entreprises de défense canadiennes que celles-ci deviendront plus performantes. En effet, les entreprises de défense canadiennes investissent, en moyenne, trois fois plus dans la recherche et le développement que les autres entreprises canadiennes. Ainsi, si les entreprises de défense canadiennes génèrent plus de revenus, elles investiront davantage dans la recherche et le développement, ce qui leur permettra d’innover et d’augmenter leur compétitivité. Dans le même ordre d’idées, le gouvernement canadien s’est fixé l’objectif d’octroyer 70 % des contrats de défense fédéraux à des entreprises canadiennes d’ici 10 ans. Cela signifie que le Canada vise à acquérir 70 % de son matériel militaire auprès de sources nationales d’ici 10 ans. Sachant que 75 % du matériel militaire canadien provient actuellement des États-Unis, cet investissement aurait des répercussions substantielles sur l’économie canadienne. De ce fait, le gouvernement canadien espère que cet objectif créera 125 000 emplois.
Si l’objectif visant à acquérir 70% du matériel militaire au Canada est atteint, nous verrons potentiellement l’émergence de start-ups canadiennes qui deviendront plus performantes, ce qui augmentera également l’attractivité de l’industrie de la défense canadienne sur le marché international. De ce fait, le gouvernement canadien vise une augmentation de 50 % des exportations dans le secteur de la défense d’ici 2035. Si les firmes de défense canadiennes devenaient plus compétitives à l’international, cela bénéficierait énormément à l’économie canadienne, car plusieurs de nos partenaires en Europe, membres de l’OTAN, de l’Union européenne ou des deux organisations, augmenteront leurs dépenses militaires dans les prochaines années, l’OTAN ayant relevé son objectif de dépenses militaires en raison de la guerre en Ukraine. Le Canada est bien positionné pour bénéficier de cette croissance des dépenses militaires, car il partage le même objectif que plusieurs partenaires européens : diversifier ses marchés d’exportation. Le Canada a même reçu une proposition de devenir membre associé de l’Union européenne, démontrant la proximité que veulent bâtir les deux marchés.
Générer des retombées économiques au Canada
En plus d’accroître la souveraineté canadienne, octroyer davantage de contrats de défense à des entreprises de défense canadiennes fait en sorte qu’une plus grande part de l’argent dépensé par le gouvernement canadien demeure au Canada. En effet, il ne faut pas oublier que le budget de défense canadien est constitué des recettes fiscales récoltées par le gouvernement fédéral à même nos taxes et nos impôts. Ainsi, les contrats octroyés aux entreprises canadiennes leur permettent de réinvestir leurs revenus dans la recherche et le développement. Ensuite, si les entreprises canadiennes génèrent davantage de revenus et emploient plus d’employés, une partie de ces revenus se traduira par des recettes fiscales pour le gouvernement canadien. Dès lors, une part plus importante des retombées économiques générées par ces dépenses pourrait profiter à l’ensemble du Canada. Les effets positifs de l’augmentation des dépenses militaires se font déjà sentir dans l’est de l’Ontario et à Lévis, où d’importants contrats ont été attribués.
Pour conclure, les entreprises de défense canadiennes devraient jouer un rôle plus central dans la stratégie de défense canadienne, car cela réduirait les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement de défense, tout en générant possiblement des retombées économiques pour le pays. Cela ne signifie pas qu’il faut se fermer complètement aux entreprises de défense étrangères ; le Canada fera toujours des affaires avec elles. Le Canada doit évidemment faire affaire avec d’autres pays lorsque cela lui permet d’acquérir des biens de défense à moindre coût, des équipements plus performants ou des biens non produits au Canada, sans toutefois négliger l’importance des dépenses militaires domestiques.
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